De nombreux ouvrages - témoignages et analyses - ont été consacrés à la fin de l'Ordre du Temple Solaire (OTS), qui fût marqué, entre 1994 et 1997, par les tueries survenues au Canada, en Suisse et en France. Le récit de Charles Dauvergne, écrit après avec recul (et une psychothérapie) est particulièrement intéressant - et troublant - puisqu'il fût, dès 1979, membre de l'Ordre Rénové du Temple (ORT). C'est donc de l'intérieur de cette néo-chevalerie qui, comme d'autres, s'inspire de l'histoire mythifiée du Temple médiéval, qu'il évoque les étapes qui vont conduire une partie de ses affiliés dans l'orbite de ce qui deviendra l'Ordre chevaleresque international de tradition solaire et, en juin 1990, l'OTS, autour du médecin homéopathe Luc Jouret - "dauphin" devenu "Grand Maître" de l'ORT après la mort du précédent - et du véritable patron du mouvement, Jo Di Mambro, électron libre et douteux de l'ésotérisme: le rapprochement avec la fondation genevoise de ce dernier, Golden Way; la séparation du nouveau groupe d'avec l'ORT "historique"; la création d'un réseau d'associations (clubs Amenta, Archédia), versant exotérique de l'"Ordre" et lieux de possibles recrutements à travers des conférences sur des thèmes portés par le Nouvel Age. Lui-même "chapelain", l'A. détaille longuement l'ordonnance de rituels qui puisent dans le patrimoine ésotérique occidental - notamment rosicrucien - mais aussi dans l'occultisme moderne, comme avec la reprise des thèmes de la réincarnation, de "Shamballah", ou de "Maîtres cosmiques", clef de voûte de l'OTS. Pour l'A., la "voie du rituel" représente "la seule vérité qu'enseignait l'Ordre" (p.221); "ces rituels étaient un enchantement" (p.67). Ce mode d'adhésion éclaire l'une des portes de l'emprise dans ce type de groupes: la fascination pour l'économie symbolique rituelle ou initiatique. Elle ne se réduit pas à un simple état "émotionnel" de surface, s'engouffrant dans des failles psychiques, elle transfigure le sujet en état de croyance. Ici le symbolique, manipulé à l'envi dans l'OTS, moins ouvert sur une métaphysique que réduit à une lecture littérale et ronflante, brouille jusqu'au délire la frontière entre les registes du réel et de l'imaginaire. L'Ordre devient à ce point capital pour l'existence de l'auteur que ce dernier ne peut renoncer à ses mirages quand il doute, dès la première cérémonie, de ce type de véracité de la manifestation physique des "Maîtres": "j'avais peur...de ne plus être un élu ! Il y allait de ma raison de vivre" (p.112). Dès lors, une certaine "compromission" se noue, pour lui et d'autres, au fil des années. Dauvergne évoque les querelles de personnalités en quête de reconnaissance, aux ego gonflés dans le microcosme des différentes strates initiatiques et hiérarchiques. Il retrace la fuite en avant des dirigeants, sur fond d'un conflit interne avivé par un Di Mambro aux abois, pervers et manipulateur, à mesure que s'accumulent les déboires judiciaires, les réclamations de remboursements d'adeptes, les rumeurs sur les trucages des cryptes où les "Maîtres" apparaissent devant "servants" et "chevaliers" grâce à un jeu d'hologrammes. Le discours apocalyptique de l'OTS (séquence ultime d'un "baptême du feu") va s'accentuant autour du thème d'un "transit vers Sirius", "maison mère des Maîtres cosmiques". Puis - dénouement tragique dont on peut penser qu'il comporte encore une part d'ombre, peut-être politique - le "château du Graal" s'écroule comme un sanglant château de cartes sur soixante quatorze personnes - dont des enfants - qui, à la différence de ce qu'il se passe parfois dans les légendes, eux, ne se réveilleront pas. Un sociologue, Nicolas Walzer, a écrit la postface de ce témoignage aux accents authentiques.
Charles Dauvergne : Vingt ans au soleil du temple, Desclée de Brouwer, 2008.
Denis Andro
.

0 commentaires:
Enregistrer un commentaire